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Boroom-Ndar et le Màggal (Par Mamadou Bamba Ndiaye Hon)

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L’image d’un représentant de l’Etat déchiffrant difficilement un message écrit en langue nationale lors d’une cérémonie officielle est simplement choquante. Quelquefois, on soupçonne que la maladresse est quelque peu sur-jouée, tant on est habitués par ailleurs à les entendre s’exprimer aisément dans nos langues.

Cette gaucherie feinte serait ainsi un signe de distinction au sens de Bourdieu, une faute de goût destinée à affirmer la légitimité étatique face à la légitimité confrérique. Buter sur les mots pour bien montrer qu’on n’est pas un taalibe parmi d’autres mais l’incarnation du moment de Boroom-Ndar, l’ancien gouverneur colonial.
Boroom-Ndar peut avoir l’obligeance de s’exprimer en langue vernaculaire mais qu’on n’attende pas qu’il la parle couramment ! Ni qu’il comprenne parfaitement le sens de la célébration. Car le lapsus sur le Màggal présenté comme anniversaire du retour, et non du départ en exil du fondateur de la confrérie mouride, peut être aussi un signe de distinction, soulignant qu’on s’adresse aux adeptes à partir d’un référentiel différent. Pour obtenir le même résultat, on peut aussi – on l’a vu – manifester bruyamment son ignorance de la limite au-delà de laquelle le port de chaussures est prohibé dans une mosquée.
L’intention pédagogique est évidente dans le propos de Serigne Moussa Nawel quand il utilise le sobriquet de « Boroom-Ndar » pour s’adresser au président Macky Sall. En une métaphore, il résume l’échec de cinq décennies d’indépendance nominale. Qu’il s’agisse de l’eau ou du gaz, de la monnaie ou du système éducatif, le service des intérêts de l’ancien colonisateur est plus que jamais au cœur des politiques dakaroises. Boroom-Ndar conserve sa statue à Saint-Louis et l’Etat post-colonial demeure, dans son esprit, une continuité de l’ancienne administration coloniale.
Pourtant, le Màggal nous propose une voie de rupture. Précisément en ce qu’il célèbre non pas le retour mais le départ en exil du fondateur de Touba. Boroom-Ndar ne pouvait manquer de trébucher sur un paradoxe aussi accrocheur : fêter la condamnation et non la libération. En fait, ce qui est fêté ici, c’est l’acte condamné lui-même, la posture du refus et de l’affirmation de soi. Le simple fait de dire non quand on n’est pas d’accord. Un autre exilé, Samory Touré, le dira avec ces mots : « quand l’homme refuse, il se lève et il dit non ».
Avons-nous suffisamment appris à dire non quand il le faut ? A dire simplement non, par exemple, devant la volonté d’un candidat de gagner des élections par l’empêchement judiciaire de ses concurrents les plus sérieux ? Ou en faisant fi de l’article L48 du Code électoral ? Dire non et non pérorer sur les plans B ou sur la paix sociale.
Au-delà de son incarnation du moment, c’est bien Boroom-Ndar qu’il nous faut alterner si nous voulons changer l’ordre politique et économique qui nous maintient dans la pauvreté. Mais pour y arriver, il nous faut au préalable alterner nos mentalités. Ici et maintenant.

31/10/2018
Mamadou Bamba NDIAYE
Ancien député
Secrétaire général du Mps/Selal