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Contre le tabac : Des organisations Internationales de Santé Publique interpellent le président du Niger

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« Le Niger comme 180 autres pays a ratifié la Convention Cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT) qui lui confère certaines obligations. Le gouvernement du Niger s’est doté d’une loi antitabac dès 2006. Douze années après son adoption, plusieurs directives pour la mise en œuvre des dispositions de la convention cadre ont été adoptées, d’où la nécessité pour le Niger d’adapter cette loi au directe.  » Ce sont des Organisations Internationales de Santé Publique qui adressent ainsi une lettre au président du Niger Mahamadou Issoufou. La lettre écrite à Washington est datée du 9 octobre 2018. Nous  publions in extenso ce plaidoyer, cri du cœur.
« Nous, soussignées, sommes des organisations internationales de santé publique œuvrant pour la réduction du tabagisme et des maladies et décès qui lui sont imputables dans le monde entier et dont le but final est de protéger les enfants, les femmes, les familles et les communautés confrontés aux effets nocifs dévastateurs de la consommation du tabac et de l’exposition à la fumée secondaire du tabac.Nous tenons à vous féliciter pour vos objectifs louables ainsi que votre volonté de faire de la santé une partie intégrante de votre Plan de développement économique et social (PDES 2017-2021) et d’établir des réformes visant à investir dans les soins de santé et le bien-être du peuple nigérien.

Vous le savez certainement, le tabagisme est la principale cause de décès évitables dans le monde. Il tue environ sept millions de personnes chaque année et, si la tendance actuelle se confirme, il pourrait y avoir un milliard de décès dus au tabac dans le monde au 21eme siècle. La majorité des fumeurs commencent à fumer avant l’âge de 18 ans, voire avant l’âge de 10 ans pour un quart d’entre eux. Chaque jour, 80 000 à 100 000 enfants deviennent dépendants du tabac. Par ailleurs, 600 000 personnes meurent chaque année de l’exposition au plus de 7 000 substances chimiques toxiques contenues dans la fumée de la cigarette.

Selon le rapport mondial de l’OMS sur l’épidémie du tabagisme (MPOWER, 2017), au Niger, 8,6% des jeunes consomment du tabac dont 11,8% de garçons et 5,6% de filles. Aussi, chez les adultes, la consommation du tabac concerne-t-elle 17,7% d’hommes 2,4% de femmes.

Avec 66,5% de la population nigérienne âgée de moins de 25 ans (Institut National de la Statistique, INS), des mesures de prévention efficaces visant à empêcher l’industrie du tabac de cibler les groupes vulnérables, comme les femmes et les jeunes, d’une part, et à protéger tous les citoyens de l’exposition nocive à la fumée secondaire dans tous les lieux publics et de travail intérieurs et tous les moyens de transport public, d’autre part, s’avèrent absolument nécessaires au vu des signes alarmants témoignant de l’émergence de l’épidémie de tabagisme en Afrique.

Excellence Monsieur le Président de la République,

Le tabagisme est responsable d’une maladie non transmissible (MNT) sur six et constitue un facteur de risque pour six des huit principales causes de mortalité dans le monde. Selon les projections actuelles de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), d’ici 2020, le nombre de décès imputables aux MNT en Afrique, qui contribuent à la pauvreté, pèsent lourdement sur les systèmes de santé et entravent le développement global, devrait dépasser le nombre de décès dus aux maladies transmissibles et nutritionnelles et à la mortalité maternelle et périnatale.

La recherche montre également que l’exposition à la fumée secondaire durant l’enfance cause des dommages irréversibles aux artères des plus jeunes et augmente leur risque de crise cardiaque ou d’accident vasculaire cérébral à l’âge adulte.

Le Niger comme 180 autres pays a ratifié la Convention Cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT) qui lui confère certaines obligations. Le gouvernement du Niger s’est doté d’une loi antitabac dès 2006. Douze années après son adoption, plusieurs directives pour la mise en œuvre des dispositions de la convention cadre ont été adoptées, d’où la nécessité pour le Niger d’adapter cette loi au directe.

La session parlementaire qui vient de s’ouvrir va discuter dans les prochains jours  d’une proposition de loi, c’est une occasion unique pour le Gouvernement et les  parlementaires nigériens  d’enrayer cette épidémie émergente de tabagisme en adoptant et mettant en œuvre une législation efficace et complète qui comprenne toutes les principales mesures fondées sur les données factuelles prévues par la CCLAT et les directives pour son application.

Le Niger peut aujourd’hui s’assurer de ne pas reproduire les erreurs commises par les pays où l’épidémie de tabagisme est plus avancée il y a quelques décennies, erreurs qui se sont traduites par 100 millions de morts au cours du 20e siècle.

Excellence Monsieur le Président de la République, il faut agir maintenant.

Le Niger  se trouve à un tournant décisif et ne peut laisser passer l’occasion qui lui est donnée d’investir dans la génération future. Les générations à venir salueront votre prise de position forte contre l’épidémie de tabagisme débutante et votre action pour que les enfants Nigériens  n’aient pas à supporter les conséquences sanitaires, économiques et sociales du tabagisme.

Afin de tirer réellement profit des bénéfices de la réduction des nombreux coûts sociaux liés aux maladies et aux décès imputables au tabac, votre ministre de la Santé a soutenu et  collaboré avec les organisations de la société civile locales et le réseau des parlementaires pour la lutte contre le tabac à l’élaboration d’une proposition de loi antitabac qui constituera une étape importante vers la protection de la santé et du bien-être du peuple nigérien  et garantira un avenir prospère où les effets nocifs du tabagisme et de l’exposition à la fumée secondaire n’ont pas leur place.

Voici les  obligations de la CCLAT que nous soutenons dans la proposition de loi:

1. Protection contre l’exposition à la fumée du tabac: supprimer toutes les zones fumeurs prévue  dans la loi actuelle, comme prévu par l’Article 8 de la CCLAT, et permettre une mise  en œuvre des mesures de protection efficaces contre l’exposition à la fumée du tabac dans les lieux publics et sur les lieux de travail en adoptant une interdiction totale de fumer sans exception.

2. Exigences relatives au conditionnement et à l’étiquetage des produits du tabac: garantir que les mises en garde sanitaires sont constituées d’images et de texte et couvrent au moins 70% de toutes les faces principales du conditionnement des produits du tabac, conformément à l’Article 11. La Gambie et le Benin ont adopté des avertissements sanitaires de 75%, 70% au Sénégal, Cameroun, Mauritanie, et au Tchad, 92.5% au Timor-Leste, et 90% au Népal et Vanuatu.  L’Australie, la  France, le Royaume Uni, la Nouvelle Zélande, L’Irlande, et la Norvège ont  adopté des paquets neutres standardisés.

3. Prévention de l’accès des jeunes aux produits du tabac et mesures y relatives: veiller à ce que des dispositions relatives à la vente des produits du tabac visant à empêcher l’accès des jeunes à ces produits soient ajoutées à la  loi, y compris l’interdiction de vendre: des produits de tabacs avec aromes, des petits paquets, et des cigarettes à l’unité,  ainsi que l’interdiction sur l’importation, la fabrication, la promotion et la vente du chicha et ses accessoires.

4. Protection contre l’ingérence de l’industrie du tabac: en application de l’Article 5 alinéa 3 de la CCLAT, créer un chapitre dans le proposition de loi autorisant le ministère de la Santé à promulguer des règlements permettant la mise en œuvre efficace de mesures visant à protéger les politiques de lutte antitabac destinées à sauver des vies de l’influence et de l’ingérence de l’industrie du tabac et garantir la transparence des actions du gouvernement et de l’industrie du tabac, conformément à l’Article 5.3 de la CCLAT.

5. Augmentation des prix par une fiscalité pour la santé publique: Conformément à l’Article 6, une taxation  des produits du tabac qui entraîne une hausse des prix substantiels et régulier est la mesure la plus efficace pour réduire le tabagisme. Les données provenant de différents pays, quel que soit le niveau de revenu, montrent que la hausse du prix des cigarettes est très efficace pour réduire la demande. Des prix élevés encouragent l’arrêt du tabac et prévient l’entrée dans le tabagisme. Ils diminuent aussi le nombre des rechutes parmi ceux qui ont arrêté et réduisent la consommation chez ceux qui continuent de fumer.

En moyenne, une augmentation des prix de 10% sur le paquet de cigarettes devrait entraîner une baisse de 4 à 8% dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, Les enfants et les adolescents sont également plus sensibles que les adultes à la hausse des prix, ce qui fait que les interventions sur les prix ont des répercussions importantes dans cette tranche d’âge.

Nous invitons le Gouvernement à s’inscrire dans une logique d’augmentations régulières des taxes sur le tabac via le mode spécifique conformément à la Directive de la CEDEAO. Cette  Directive recommande 200 FCFA par paquet mais le Gouvernement peut procéder par étape : instituer un prélèvement de 100 FCFA par paquet importé et mis en consommation dans votre pays. Et, deux ans après, passer au 200 FCFA par paquet tel que prévue dans la proposition de loi.
Cette mesure vise à  juguler systématiquement le manque de ressources pour mettre en œuvre les dispositions législatives et réglementaires relatives à la lutte contre le tabac et contribuer à la mobilisation de ressources pour le financement de la lutte contre le cancer.
Excellence Monsieur le Président de la République, en tant que Partie à la CCLAT de l’OMS, le gouvernement du Niger est tenu de respecter ses engagements internationaux de protéger ses politiques de santé publique relatives à la lutte antitabac contre les intérêts commerciaux de l’industrie du tabac. Cette industrie est capable d’utiliser tout genre d’argument, aussi vil soit-il, pour s’attaquer à toute réforme effective qui aurait comme finalité de protéger ses activités, donc ses profits, au détriment de la santé publique. En prenant position en faveur de la proposition  de loi antitabac, vous marquerez l’histoire du Niger, et du monde, en montrant la voie aux dirigeants africains quant à la nécessité d’agir avec détermination et sans délai pour que les maladies et les décès imputables au tabagisme ne deviennent pas, à leur tour, une crise économique et sanitaire catastrophique et un fardeau supplémentaire pour les peuples d’Afrique.
Nous vous remercions de nous avoir accordé votre temps.
Sincères salutations,

Les Organisations Internationales de Santé Publique

Copie à :

– Son Excellence Monsieur Brigi RAFINI, Premier Ministre
– Son Excellence Monsieur Ousseini TINNI, Président de l’Assemblée Nationale
– Monsieur Iliassou IDI Mainassara, Ministre de la Santé Publique
– Monsieur Massaoudou Hassoumi, Ministre des Finances
– Monsieur Mamoudou OUMAROU, Président de la Commission affaires sociales et culturelles  de l’Assemblée Nationale
– Monsieur Soumana Hassan, Président du Réseau parlementaire Antitabac de l’Assemblée Nationale  »