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CULTURE DE LA DÉPENDANCE (Khadim Ndiaye Historien)

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Un sujet préoccupant pour nos jeunes États est ce mal qu’on pourra appeler « culture de la dépendance » en situation postcoloniale. Il mérite une vraie prise en charge intellectuelle.
Nous ne sommes pas seulement dépendants comme d’autres pays pourraient l’être ; nous CULTIVONS la dépendance. Il y a en effet une culture de la dépendance aux conséquences néfastes pour nos étatillons. Elle est infantilisante et empêche de grandir.
La photo ci-dessous représente un enfant, mais en réalité c’est un adulte de 29 ans. Il s’agit du Sud-Coréen, Hyomyung Shin, atteint d’une maladie rare appelée syndrome de Highlander qui l’empêche de grandir.
Sommes-nous atteints du syndrome de Highlander au niveau étatique?
Jugez-en un peu ici, pour ne prendre que l’exemple du Sénégal.
Pourquoi développer un vrai corps des sapeurs-pompiers qui pourrait circonscrire rapidement les incendies ravageurs comme celui ayant détruit il y a quelques jours le marché Tilène de Ziguinchor si des « confrères » français sont à côté et qu’il suffit d’un simple coup de fil pour qu’ils viennent à la rescousse?
Pourquoi développer et encourager une vraie expertise technique locale si pour un tuyau d’alimentation d’eau (celui de keur Momar Sarr), il suffit d’un simple coup de fil présidentiel pour qu’une entreprise comme Degremont vole au secours et conçoit le bout de tuyau?
Pourquoi battre une monnaie si on peut continuer à utiliser une monnaie garantie et imprimée par un autre pays?
Pourquoi mettre en place une armée forte si la base militaire d’un autre pays est tout juste à côté?
On peut continuer ainsi à donner des exemples de ce genre.
Un domaine crucial est toutefois touché par cette culture de la dépendance : celui de la culture.
Généralement, pour qu’un ouvrage important publié en anglais et traitant du Sénégal par exemple soit accessible en Afrique francophone, il faut souvent qu’il passe par Paris où il est traduit et d’où il est expédié dans cette zone de l’Afrique. Le truchement de Paris semble être accepté comme une nécessité.
En 1998, le mathématicien américain Ron Eglash, spécialiste de l’interaction entre culture et mathématiques, publie un livre intéressant dans lequel il montre que les figures fractales sont couramment utilisées en Afrique, notamment dans le domaine de l’architecture, de l’art et même des coiffures (tresses). Son ouvrage a été une révélation et a été beaucoup discuté. Eglash a même été invité aux TED Conferences en 2007. On peut l’écouter ici : https://www.ted.com/talks/ron_eglash_on_african_fractals?language=fr
Eh bien, son ouvrage n’a jamais été traduit en français. On attend certainement qu’un éditeur français (que le sujet n’intéresse probablement pas) prenne la décision d’éditer un tel ouvrage qui a tant à nous apprendre.
Pourtant, entre 1993 et 1994, Eglash a été Fulbright Senior Research Scholar à l’Université de Dakar.
En 1997, l’historien  Daniel L. Schafer publie un ouvrage consacré à l’esclave d’origine sénégalaise, Anna Kingsley, de son vrai, Anta Madjiguène Ndiaye, une princesse originaire du Djolof. On raconte que son mari blanc, Zephaniah Kingsley, lui organisa même en Amérique une cérémonie à la sénégalaise. Eh bien, cet ouvrage qui devrait intéresser les Sénégalais, n’est pas traduit. On attend encore qu’un bon samaritain à Paris prenne l’initiative.
Un éditeur français avait commencé à traduire les trois thèmes importants de l’ouvrage imposant et important pour l’Afrique de Martin Bernal, Black Athena. Entre autres sujets, Bernal y parle de l’origine de la civilisation et fait beaucoup référence à Cheikh Anta Diop. Son livre a suscité de nombreux débats aux États-Unis. Eh bien, le troisième tome n’a jamais été traduit. L’éditeur s’est probablement rendu compte que le sujet n’intéresse pas le public français.
Nombreux sont les ouvrages parlant de l’Afrique publiés en anglais et non traduits. La liste est longue.
La dépendance est aussi valable lors qu’il s’agit d’autres langues. Nous ne pourrons pas savourer en français par exemple l’ouvrage de Germán Sánchez Otero (Hugo Chávez y el destino de un pueblo (Hugo Chávez et le destin d’un peuple)) consacré au défunt président vénézuélien et qui nous parle beaucoup. Nous ne pourrons non plus apprécier, nous pays qui cherchons à nous libérer de toutes sortes de tutelles, l’ouvrage du philosophe argentino-mexicain, Enrique Dussel, Filosofía de la liberación.
On pourrait même étendre cette culture de la dépendance à l’économie. Qui doute encore aujourd’hui de la relation subtile entre Francophonie et domination économique?
L’ex-président français, François Hollande, avait en avril 2014, adressé une lettre de mission à Jacques Attali lui demandant de réfléchir sur les opportunité économiques qu’offre la Francophonie à son pays. Attali produit son rapport dans lequel il fait savoir que la France doit faire comprendre aux Chinois et aux Japonais que la meilleure façon d’aller en Afrique c’est de passer par la France. Il écrit ceci :
« Il existe bien une corrélation entre le taux de pénétration du français dans un pays et la part des exportations françaises dans ce pays…Il existe une corrélation entre la proportion de francophones dans un pays et la part de marché des entreprises françaises dans ce pays ».
Cette position de Attali est partagée par l’ex-Ambassadeur de la France au Sénégal, Jean-Christophe Rufin, qui déclara dans une interview que « le vrai grand point est le destin des lycées français en Afrique qui restent notre dernier vrai bastion sur le continent. Il conditionne la formation des élites, les futurs liens économiques, le maintien du français comme langue de référence. Or aujourd’hui le maintien de ce réseau est menacé. »
« L’impérialisme culturel est la vis de sécurité de l’impérialisme économique », écrivait avec raison Cheikh Anta Diop en 1954.
Tout ceci pour dire que la tutelle ne se traduit pas seulement aux plans économique et politique. Les deux sont souvent rendus possibles par la tutelle culturelle.
Par ailleurs, quand on choisit une langue comme étant la langue officielle, on va jusqu’au bout de ce choix. On n’attend pas que d’autres traduisent pour nous dans cette langue des ouvrages ou objets qui parlent à nos élèves et étudiants.
La culture de la dépendance est un problème sérieux qui mérite une vraie réflexion dans nos États.