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Echanges épistolaires À bâtons rompus

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(Par Emmanuel Padonou et Mouhamadou Bamba Cissé, Avocats au Barreau du Sénégal)
Dakar, le 6 février 2019 ;

Cher Bamba,
Dans la fraicheur de cette matinée du mois de février, je suis stupéfié en arrivant au palais de justice, de voir les confrères se presser pour me présenter leurs condoléances, la mine déconfite.
Intrigué, j’ai d’abord songé que tout cela était lié au fait qu’étant sorti de chez moi à la hâte et sans avoir pris mon café, je ne devais pas être encore bien réveillé.
Je les dévisageais ensuite d’un regard inquiet, moi qui étais très loin de m’imaginer ce qui était arrivé la veille vers les coups de 23 heures.
En effet, notre ami Mbaye Jacques vient de nous quitter avec éclat, le même éclat qui caractérisait des plaidoiries et faisait de lui un contradicteur particulièrement redoutable.
Profondes étaient les relations qui me liaient à Mbaye Jacques et qui sont d’ailleurs les mêmes que tu as entretenues avec lui.
Tous deux, nous avons vécu bien des choses ensemble : les barricades, les maquis, les commandos, les embuscades.
Je m’interroge sérieusement sur le sens de la vie, plus exactement de notre présence éphémère sur cette terre.
Cher Bamba, nous passons tout notre temps dans d’interminables batailles procédurales que nous engageons quotidiennement dans la défense des clients, délaissant ainsi nos enfants, nos conjointes et notre famille.
Mbaye Jacques venait d’ailleurs de faire encore une fois la démonstration de sa combativité et de son opiniâtreté au travail, il y a seulement quelques jours devant le tribunal du commerce où il défendait vaillamment la cause d’un client.
Mais aujourd’hui, je me demande véritablement si les satisfactions pouvant résulter des victoires, souvent arrachées de haute lutte, valent tous ces sacrifices, dès lors que la mort est inéluctable.

Comment ne pas se souvenir en ces circonstances particulièrement douloureuses, de ce tempérament rieur, à la limite moqueur, arrivant toujours à placer le mot ou la boutade qui nous arrachait le sourire et nous permettait de nous départir un instant de la mine habituellement sérieuse des gens de robe.
On pourrait peut-être se consoler avec cette pensée d’Epicure que tant que nous sommes, la mort n’est pas, et quand la mort est là nous ne sommes plus.
Maintenant notre ami a tiré sa révérence après avoir laissé une marque indélébile dans le giron de la justice.
Je prie très sincèrement le Tout Puissant pour que sa disparition puisse produire du fruit en abondance pour lui et pour sa famille.
Que Dieu lui fasse miséricorde et lui accorde le repos éternel.
Telle est l’économie de cette triste nouvelle que je suis au regret de devoir t’annoncer, cher Bamba, espérant qu’elle te trouveras dans une foi raffermie.

Emmanuel PADONOU

Sacrée matinée!
Vois tu cher Emmanuel, Au moment où je trempe ma plume pour répondre à ta missive, véritable oraison funèbre, je sens une peine sécrète envahir mon âme.
Ma douleur est immense et ma peine intense.
Ma main affaiblie, ne soutient plus le poids de la plume.
Mais par devoir et par amitié, je m’évertuerais à écrire, même si ce travail à bâtons rompus « disperse mes idées », pour reprendre Benjamin Constant.
Cette terrible nouvelle me plonge en effet dans un indescriptible chaos, car Mbaye Jacques était en vérité notre ami.
Mais Il me semble bien, cher Emmanuel, qu’il y’a toujours dans les signes éclatants du destin, certains qui nous rappellent que la vie n’est qu’illusion et vanité.

J’entends par là cette indescriptible douleur dans laquelle nous plonge fatalement la perte d’un proche.
Pourtant j’entends encore raisonner les éclats de rire de Mbaye Jacques s’éloigner et se perdre dans un concert de sanglots.
« Sacré paradoxe !» me dirait mon confrère Serigne Amadou Mbengue.
Le clerc de son cabinet, son épouse et ses enfants sont inconsolables, ils se demandent où est passé ce collaborateur, ce mari et ce protecteur.
J’entends encore raisonner les sanglots de mon confrère Abdou Thiam, mis devant le fait accompli du décès brutal d’un jeune frère.
Je revois encore tout près de la toge que j’ai arboré pour l’occasion, ce bout de bois sur lequel repose un corps inerte qui, la veille seulement était encore plein de vie.
J’entends à nouveau raisonner l’oraison funèbre du Bâtonnier Mbaye GUEYE, qui, sous le poids de l’émotion, est obligé de convoquer des prières pour pouvoir soutenir son discours.
Mon cher Emmanuel, je me sens naturellement porté à approuver tout ce qui arrive aux hommes, plaçant le curseur sur le registre de la foi en Dieu,mais c’est très difficilement que je pourrais me résoudre à la disparition de Mbaye Jacques.
Mbaye ne peut pas s’en être allé au moment où nous avions tant besoin de sa gaieté.
Oui, Mbaye Jacques Ndiaye portait en lui un humour exaltant, signe suprême de l’intelligence des hommes !
Cher Emmanuel,la mort que nous pensons hélas être destinée aux autres est bien dans les parages, prête à nous emporter lorsque nous nous trouvons au cœur de nos projets, parfois même au cœur de notre sommeil…
Les écritures saintes nous le rappellent :
«ALLAH reçoit les âmes au moment de leur mort ainsi que celles qui ne meurent pas au cours de leur sommeil. Il retient celles à qui Il a décrété la mort, tandis qu ́Il renvoie les autres jusqu ́à un terme fixé. Il y a certainement là des preuves pour des
gens qui réfléchissent.» (Sourate 39, Verset 42)

Au soir, Je revis encore l’mage de son clerc s’effondrer sur sa tombe.
Monsieur Ba me confiait que quelques jours auparavant, Mbaye Jacques se recueillant en ces lieux où reposent ses aïeuls , avait désigné un endroit précis pour formuler ensuite le voeu qu’il fut sa dernière demeure, croyant peut être que son sort serait différé pour encore plusieurs années.
Et cet endroit qui fut effectivement sa dernière demeure quelques jours seulement plus tard.
Cet homme jovial à la vie si palpitante repose désormais au cimetière musulman de Ouakam.
Qu’ Allah l’accueille en son paradis et protège sa famille.

Mouhamadou Bamba Cissé