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Chronique : ET SI NOUS RE-CONTIONS

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Retrouver la mémoire

Birago DIOP dont j’ai toujours salué vivement l’honnêteté quand il reconnait être l’interprète du grand conteur traditionnel porteur de notre mémoire, Amadu Kumba, Amadu Kumba Jóob parait-il griot de sa famille et dont il a introduit la parole dans les chaumières de la planète, par le génie au-delà de Ñaŋal et de Wakaam.

Le conteur est un artiste à la sensibilité plurielle et c’est pourquoi, Birago était aussi poète (souffles, leurres et lueurs) essayiste (la plume raboutée) comme en avaient le génie les talents de son époque formés à l’école de la polyvalence, dont parle justement Cheikh Anta Magatte DIOP = développer la polyvalence en la jeunesse pour qu’elle ne se trompe pas dans ses jugements.

Une des troupes scolaires que j’ai formées s’appelait justement Goney Mbiraago de Colobane.

Pour vous dire que le Conte, genre de récit, a participé à bâtir le monde.

Nos religieux agrémentent d’ailleurs leurs discours à la manière du conteur : Da fa amoon… (il était une fois), répètent – ils pour raconter anecdotes ou faits d’histoire !

Maintenant, si nous sommes d’accord que l’homme est né en Afrique, soyons sûrs que le conte est né ici, quelque part au paléolithique quand, un chasseur qui pourrait s’appeler SEN-GOOR, avec sa femme SEN-GAAL, autour du feu, a voulu former ses petits, à se méfier des pièges de la forêt, de l’eau qui dort, des cavernes calmes.

De ce paléoconte, jusqu’à nos photocontes et nos néocontes, des talents ont tout conté pour transmettre, former, divertir, éduquer, parce qu’il ne faut pas le confondre avec la blague (Maye en wolof).

Les conteurs ne sont pas des Guignols qui divertissent la Galerie.

Ils ont hérité de l’art d’éduquer des ancêtres de la société de l’oralité. C’est un art universel.

C’est un art populaire qui n’appartient à aucune caste, aucune classe, puisque, dans chaque concession du monde.

La cour familiale était une académie organisée et gérée par les grands parents qui, relevés du fardeau des champs et des pâturages, étaient assignés à la noble tâche d’éduquer la famille entière, chacun à son niveau, le soir au clair de Lune, par la transmission, partage des valeurs et vertus à prolonger, l’histoire du clan, du groupe, du peuple pour que chacun sache qui il est et ce qu’il doit défendre dans sa vie.

La parole du conteur, absente Aujourd’hui des Cours, des écrans et des Ondes, a participé à causer les dégâts dont nous nous plaignons.

Vous savez pourquoi, nous et nos enfants passons notre temps à nous émerveiller devant les créations des occidentaux et à répéter «Tubaab moo Xereñ » ?

Parce que nous ne disons pas, nous ne montrons pas, ce que les Nègres que nous sommes ont fait dans ces progrès du monde !

C’est aux Conteurs, aux chanteurs, et aux réalisateurs de le faire entendre et de le faire voir à travers de belles productions soutenues avec générosité par les pouvoirs.

La parole du conteur est plus forte, plus puissante que celle des palabreurs dont on nous abreuve de nos jours.

Combien de jeunes, devenus pères de famille et mères de famille m’apostrophent aujourd’hui et me disent :

  • J’ai appris en t’écoutant quand j’avais 7,8, 9,10 ans, ceci…. Et cela … ! et, ils me répètent des sagesses ou des connaissances utiles qui ne s’effacent jamais de la mémoire de l’enfant en grandissement que nous sommes.

Nous, conteurs de leeboon ci leer en tout cas, avec les spécialistes qui s’y intéressent, avons fait un travail pour former des jeunes et proposer aux autorités les voies et moyens d’introduire les arts du récit dans le système éducatif, du préscolaire à l’université comme objet ou outil d’enseignement.

Avec mon frère et compagnon Massamba Gueye, et une équipe avec feu le professeur Bassirou Dieng, nous avons travaillé avec nos frères de Guinée Bissau et du Cap-Vert sur la didactisation du conte.

Les documents sont sur la table des autorités.

Nous sommes conscients qu’il faut enraciner nos enfants dans notre dignité, nos fiertés, nos désirs d’aller de l’avant, guérir les malades qui s’ignorent, distraire positivement, utilement et détacher nos enfants de certaines photocopies d’images et de propos, fabriqués ailleurs selon des volontés, des visions, des desseins autres.

Nous voulons que nos enfants aient des héros qui se nomment, Aram, Bonko, Kondo, Balla, Tuuti, Ardo, Mosaan !

Nous, illustrateurs, auteurs, réalisateurs, passeurs de mémoire, créateurs de mémoire et d’émotions, inspirateurs de changements, nous devons préparer les enfants et les jeunes qui vont perpétuer notre mémoire.

Il faudra donc que la nation s’engage à appuyer ce que nous faisons dans nos « îlots » parce qu’une nation sans mémoire, meurt à coup sûr.

Il faut donc réveiller nos langues qui portent cette mémoire afin de révéler le génie de notre peuple.

Cela ne nous enferme pas sur nous-mêmes !

Voyez-vous, je parle wolof et français et me débrouille en anglais, Espagnol et Mandeng !

Combien sommes-nous comme ça !

Nous écrivons certes mais, contons sur les scènes et les plateaux, pour garder l’oralité du Conte et, on ne peut défendre la littérature et l’histoire traditionnelles sans s’engager dans la bataille pour la valorisation des langues qui les véhiculent !

Babacar Mbaye ndaak