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L’illusion majoritaire (Par Sidy Diop)

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Le pouvoir est une belle femme très attirante. Il agit comme un aimant dans l’espace public. Il fascine intellectuels, politiciens et courtisans. Chez nous, ce n’est pas pour rien que le pouvoir (nguur, en wolof) est le fidèle compagnon de la jouissance et des privilèges (nguuru). Une telle conception du pouvoir est à la base de la professionnalisation de la politique. Une professionnalisation conditionnée par le développement d’emplois rémunérateurs comme les postes politiques : ministres, députés, maires, DG des sociétés d’Etat, etc. Et c’est pourquoi au Sénégal, la politique est dans l’imagerie populaire le moyen le plus rapide de « se faire une situation ».
De fait, il ressort de nombre de travaux sur le phénomène partisan que la fonction d’un parti, comme organe de médiation entre l’Etat et la société est d’intégrer les demandes des populations au système politique afin de pacifier le rapport entre celles-ci et l’Etat. Lorsque ces demandes sont satisfaites, les populations ont le sentiment de participer à la vie institutionnelle par l’intermédiaire d’élus représentatifs. Chez nous cependant, la plupart des partis politiques ne portent pas le souffle du peuple. Ils incarnent l’ambition d’une ou d’un groupe de personnes. Ce qui donne raison à Max Weber qui disait que « toutes les luttes partisanes ne sont pas uniquement des luttes pour des buts objectifs, mais elles sont aussi et surtout des rivalités pour contrôler la distribution des emplois ».
Cette manière de faire de la politique chez nous est à la base de la très forte mobilité des leaders politiques. Sous Senghor, déjà, le mot d’ordre était de démanteler l’opposition légale et clandestine. Nombre de fois, des députés du Pds ont été débauchés en pleine législature pour affaiblir Me Wade et son parti. Le phénomène s’est accentué sous Diouf, particulièrement à la veille de la présidentielle de 2000. Tous les jours, des régiments entiers de l’armée du « Sopi » étaient arrachés au général Wade. Elu à la tête de l’Etat du Sénégal, le secrétaire général du Pds, aidé par son numéro deux, Idrissa Seck, a porté au pinacle ce qu’il a appelé l’ouverture et la massification de son parti. La ruée vers le Pds avait fortement heurté l’éthique politique au point d’emprunter son nom à un vocable animalier passé, depuis, dans le dictionnaire des pratiques politiques sénégalaises : la transhumance. Les résultats doivent, pourtant, incliner à beaucoup de circonspection. Abdou Diouf a été vaincu malgré le débauchage de ses adversaires et Wade n’a gagné que trois points en douze années de pouvoir, malgré la transhumance (il est passé de 31,01 % en 2000 à 34,81 % en 2012). C’est dire.
Les majorités d’aujourd’hui sont les socles des pouvoirs futurs. Les armées électorales de Diouf et de Wade ont fondu comme beurre au soleil. Le second s’est nourri des forces politiques du premier et le président Macky Sall est en train de puiser dans le vivier électoral de son ancien mentor. Il suffit de voir comment bougent les plaques tectoniques des majorités politiques à l’Assemblée nationale pour s’en convaincre. L’enseignement majeur que l’on peut en tirer, c’est que les majorités politiques sont des illusions. Le peuple des électeurs n’est pas forcément celui qui se bouscule aux portes du Palais pour monnayer son engagement politique.
Si. Di.
LE BLOG-NOTES DU JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018