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Mamadou Dieng, Arc-en-ciel : «Le Sénégal est en récession»

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Mamadou Dieng, le président du mouvement Arc en ciel, est financier et diplômé en management. Il a été sous le régime libéral, Directeur du Trésor de l’Assemblée nationale et du défunt Sénat. Dans cet entretien, il analyse la situation économique, politique et sociale du Sénégal. «Le Sénégal est en récession», assène-t-il.

Quel regard portez-vous sur la situation économique et sociale du Sénégal ?

Mamadou DIENG : Le Sénégal est en récession, il ne faut pas se voiler la face !

D’ailleurs l’Agence Moody’s, tout le monde le sait, va dégrader la signature du

Sénégal. La conséquence immédiate de cette mesure est de corser les conditions d’accès du Sénégal aux finances à des taux favorables. Les analystes de l’Agence semblent reprocher au Gouvernement du Sénégal d’avoir demandé dès le départ à bénéficier de l’Initiative duG20 de suspension du service de la dette (Issd), du fait des dépenses induites soi-disant par la lutte contre la pandémie Covid-19. Mais il n’y a pas que cela comme raison. En effet, avec quatre mois d’arrêt net de toute activité économique, surtout pour une économie dominée à plus de 80% par le secteur informel, le pays ne pouvait pas être plus mal d’autant plus que plusieurs indicateurs étaient déjà au rouge en particulier le faible taux de croissance de l’économie par rapport au taux de natalité du pays, l’accumulation d’arriérés de paiement de la dette intérieure qui a fortement plombé la plupart des entreprises du secteur privé, le lourd endettement du pays, la corruption et la concussion devenues le sport favori de beaucoup de cadres de l’Administration publique.

Les effets de la pandémie ont quand même joué… 

Le coronavirus est apparu en Chine en décembre 2019 et s’est rapidement propagé en Europe et aux Usa. Donc nous avons vu venir, avec une idée très précise sur les dégâts qui étaient attendus. Donc on ne peut pas dire qu’on a été surpris. Mais qu’avons-nous fait pour nous préparer? Rien, à part la création d’un Fonds de Riposte et de solidarité doté de 1 000 milliards de CFA alimenté par l’État et toutes les bonnes volontés qu’on pourrait trouver pour soutenir les entreprises, les ménages et la diaspora. On a vu par la suite toutes les difficultés qui ont été rencontrées pour boucler le montant, avec parfois des menaces à peine voilées pour contraindre les chefs d’entreprises déjà en difficulté, à contribuer. On y a ajouté l’état d’urgence et le couvre-feu, qui n’ont pas du tout freiné ou ralenti la propagation du virus. Tout au contraire, les premières mesures prises ont d’abord dégradé les conditions d’existence des populations. En effet en fermant sans discernement les marchés hebdomadaires et autres «loumas» à l’intérieur du pays, c’est l’économie rurale qui a immédiatement été impactée. Il était ainsi quasiment impossible de vendre une chèvre dans cette zone, sans se retrouver avec un gendarme à ses trousses.

Où est-ce que selon vous l’Etat a péché ?

D’abord dans la communication! Le message était inaudible, avec des artistes et rappeurs qui avaient du mal à ajuster leurs discours. Ensuite on a rendu le port du masque obligatoire alors qu’il n’était pas disponible ou quand il l’était, c’était hors de prix. Il y a aussi la répression brutale des forces de sécurité vis-à-vis des contrevenants au couvre-feu. Il est absolument inadmissible qu’une personne dépositaire de l’autorité publique se mette à frapper des citoyens pour un tel motif. Cela a créé beaucoup de ressentiment des populations vis-à-vis de l’autorité publique. Ce sont des personnes qui ont le monopole de l’utilisation de la force légitime mais ne doivent en aucun cas en abuser. Il y a enfin la gestion de l’aide qui avait des allures de Tong Tong avec des marchés de riz, sucre et transport réservés à une coterie politique. Le scandale des per diems du Comité de suivi covit-19 en a rajouté d’ailleurs une couche. A ce jour, il y a encore de nombreuses localités qui n’ont reçu aucune aide de l’Etat. Aussi a-t-on l’impression que le gouvernement a voulu aider les pauvres mais il ne sait pas où sont exactement les pauvres ! C’est donc avec le retard dans la mise en place des aides et le confinement excessif des couches les plus vulnérables dans les villages et dans les quartiers populeux de la capitale que les révoltes ont démarré. La nouveauté et qui a fait peur, c’est que ce sont des zones réputées plus disciplinées, calmes, comme Touba, Léona niassène…. puis les Parcelles assainies, où ont commencé les choses.

Pensez-vous que le Sénégal pourrait s’en sortir ?

De toute façon il faut voir la réalité en face et nous préparer à une longue période de crise économique, sociale et culturelle. Les sénégalais ne savent plus ce que c’est se serrer la main, ils ne prient plus ensemble, il y aura aussi énormément de perte d’emplois parce que les entreprises voient leur avenir avec beaucoup de pessimisme. Sur l’éducation, la rentrée des classes est une véritable gageure.

Comment pouvons-nous mettre les enfants en pleine pandémie dans des écoles où ils n’y pas de toilettes pour la plupart, aucun point d’eau et à 100 par classe?

Est-ce raisonnable alors qu’on a eu trois mois pour régler ces questions essentielles. Le tourisme, le Btp, les transports aériens… les affaires, vont aussi souffrir et impacter l’économie dans son ensemble parce que ce sont des secteurs structurants. La situation est donc plutôt alarmante que nous sommes en guerre face à un ennemi à la fois insaisissable et invisible. Malheureusement ce seront les couches les plus populaires qui vont payer la note et devront se serrer encore la ceinture. On avait caressé l’idée de devenir un grand pays pétrolier et gazier, mais le Président Macky Sall vient de nous dire que les projets devront encore attendre au moins deux ans. Espérons qu’on trouvera d’ici là le consensus national nécessaire et mettre la lumière dans toutes les zones d’ombre qui entourent le dossier.

 Quelles sont les perspectives politiques qui s’offrent au pouvoir et à l’opposition ?

Les perspectives c’est arrêter l’Etat d’urgence qui n’a plus sa raison d’être. Il a bloqué le pays; usé les forces de sécurité et de défense, la marche des institutions et n’a rien rapporté. Les tribunaux sont à l’arrêt et c’est grave. Même les juridictions de référé qui gèrent les urgences, un compte bancaire bloqué, un navire dont l’infraction doit être soumise sans délais à la sagacité d’un Juge, tout est à l’arrêt. Le calendrier républicain aussi doit retrouver sa marche normale. On ne peut aller au marché, aller à la plage; au foot et ne pas pouvoir aller voter. Ça n’a pas de sens !

Source : L’Info