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Parlez-moi de la vertu… politique ! (Par Sidy Diop)

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A l’origine une notion philosophique et morale, la vertu est devenue au Sénégal, par la force des choses, un concept très politique. Il s’est fortifié au gré des errements des politiques et de la volonté des citoyens d’en finir avec la licence en matière de gouvernance. Le mot revient, sans cesse, dans le discours politique, cinglant comme un rappel. C’est un appât pour endormir la vigilance de l’électeur comme le bout de chair blanchâtre qui scintille à la pointe de l’hameçon pour attirer le poisson. Le dictionnaire nous apprend que la vertu est « une disposition habituelle, un comportement permanent, une force avec laquelle l’individu se porte volontairement vers le bien, vers son devoir, se conforme à un idéal moral, religieux, en dépit des obstacles qu’il rencontre ».

Vu sous cet angle, c’est le parfait adjuvant en politique. Chez nous, la force morale, le « bon » caractère sont des ingrédients indispensables au choix du leader. Senghor s’est signalé par son « humanité ». Abdou Diouf par son « calme », pour ne pas dire sa « réserve ». Me Wade par sa « générosité ». Et Macky Sall par sa « politesse ». Les étiquettes, cependant, ne collent pas toujours à leurs destinataires.

Quand on entre en politique, on se place délibérément sur le devant de la scène. L’adage romain « la femme de César doit être irréprochable » s’applique à chacun au point que l’élu doit se montrer exemplaire. Du Président de la République au conseiller municipal rural, cet élu doit au besoin savoir sacrifier son intérêt pécuniaire à l’intérêt de sa charge. Cela s’appelle la grandeur. L’autre mot pour désigner la vertu.

Chez nous, comme ailleurs, les politiques usent et abusent de mots enchanteurs au moment de faire la « cour » au peuple-électeur. Ils veulent servir (le peuple) qu’ils disent. C’est lui le souverain, le commandeur citoyen. Le temps d’une élection, les hommes politiques sont modestes comme Job. Une fois élus, ils sont puissants et riches comme Crésus. N’allez pas leur rappeler leurs promesses qui n’engagent que ceux qui y ont cru. Ils mènent campagne en poésie, mais gouvernent en prose, pour reprendre la formule de Mario M. Cuomo, ancien gouverneur démocrate de New York.

Dans la construction de l’image de soi, l’homme politique se révèle à travers l’ethos. C’est est un mot grec qui signifie « le caractère habituel, la manière d’être, les habitudes d’une personne ». Pour l’art rhétorique, l’ethos correspond à l’image que le locuteur donne de lui-même à travers son discours. Il s’agit essentiellement pour lui d’établir sa crédibilité par la mise en scène de qualités morales comme la bienveillance et la magnanimité. L’ethos de vertu participe, ainsi, à la décrédibilisation de l’homme politique.

Patrick Charaudeau, professeur en Sciences du langage et grand spécialiste du discours politique estime que l’ethos de vertu est « nécessaire à l’homme politique, car, représentant du peuple, il est censé donner l’exemple. Cet ethos exige qu’il fasse preuve de sincérité et de fidélité, à quoi doit s’ajouter une image d’honnêteté personnelle » (Patrick Charaudeau, Le discours politique, les masques du pouvoir, Vuibert, 2005).
Mais ces images sont investies de soupçon à cause des conseillers et autres experts qui entourent le candidat et lui font jouer des rôles de composition et font du discours politique une mise en scène. La vertu ne serait plus qu’une apparence de vertu.

Nos sages aiment à rappeler que la vertu n’a ni âge, ni parti, ni ethnie, ni couleur. Elle est apatride. Elle ne peut être domestiquée, apprivoisée. La vertu est plus épaisse que la simple bonne intention. La bonne foi, la sincérité ou encore l’amabilité ne se décrètent pas, elles s’imposent d’elles-mêmes. Souvent, on s’attache au vice alors que l’on croit s’accrocher à la vertu. Car la vertu est la sœur jumelle du vice. C’est sans doute ce qui explique le décrochage de certains politiques qui promettent, toujours, une société gouvernée par la bonne pratique pendant qu’ils aspirent, pour les leurs et pour eux-mêmes, à une vie sans écorchure.

Peut-être qu’ils ont en tête la formule de Nietzsche : « On n’est jamais si bien puni que pour ses vertus. »

Si. Di.