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LE PHÉNOMÉNE MADICKÉ NIANG : DÉCRYPTAGE ANTHROPOLOGIQUE D’UN DISCOURS

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La communication d’un individu est intégralement liée à sa culture. Le dicton wolof professe : « Ku wax Feeñ » (pour signifier, approximativement, que prendre la parole c’est également exposer sa personnalité) ce qui fait que cette idée situe quelques aspects cognitifs entre le langage et la psychologie des individus.

En communication interculturelle plusieurs auteurs ont labouré ce rapport épistémologique, pour démontrer comment la culture d’un individu agit comme un « logiciel mental » ou « software of the mind », selon la formule du psychologue néerlandais Geert Hofstede.

L’individu qui véhicule un discours, à travers sa performance verbale, renseigne en même temps de la culture religieuse, morale, scientifique, politique, etc dont il est porteur et que l’on peut cerner en procédant à une addition d’indicateurs qui composent son récit. Pour en venir à l’avocat Me Madické Niang, un des cinq candidats à l’élection présidentielle du 24 Octobre 2019, son discours particulièrement chargé d’humour est en train de faire des adeptes à travers l’espace médiatique et l’atmosphère des réseaux sociaux. À travers des tweets partagés, posts Facebook commentés, vidéos démultipliées, etc. le commun des sénégalais apprécie positivement le contenu des discours du candidat Madické à travers sa joie contagieuse et son optimisme.

En procédant à la formulation d’un tel discours, de façon relaxe et naturelle, peut être sans trop en tenir compte, le candidat Madické Niang est en train de s’offrir un certain capitale de sympathie dont seul un usage intelligent de l’humour est tributaire. Ce phénomène n’est pas nouveau dans l’espace politique. Par ailleurs, en 2014, j’ai consacré une étude (conduite entre l’Université de la Suisse italienne et l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar) sur cette thématique concernant les usages de l’humour dans l’espace politique sénégalais. Le corpus de cette étude faisait ressortir l’inventaire de petites phrases drôles, parfois taquines, servies par les Présidents Léopold Senghor, Abdou Diouf, Abdoulaye Wade, Macky Sall, et tant d’autres candidats à la Présidence de la République dont le Dr Oumar Wone entre les années 1960 aux années 2000. Me Madické Niang est en train de creuser ce sillon fertile dans cette élection présidentielle.

Ceux qui pensent que ce type de communication politique ne rapporte rien se trompent assurément. Le bilan ne serait non pas forcément en terme de scores de voix électifs mobilisés, mais en cette attitude qui peut stimuler une relation irénique et transformer positivement l’affect personnel face à ce candidat. Il est regrettable de constater que la prise en compte des composantes culturelles ou interculturelles dans les processus de la communication globale ne sont pas assez développés dans les milieux de recherches francophones, particulièrement chez les sémiologues, linguistes, communicateurs et autres spécialistes de l’analyse de contenu des discours. Sur ce dernier chapitre, ils auraient pu avoir l’occasion d’apprécier, par exemple, comment le discours de Me Madické Niang déconstruit une certaine vision anthropologique de notre modernité d’homo-senegalensis lorsqu’il donne une exacte recette de son « Ceebu Jën » Saint-Lousien qu’il sait préparer avec toute la délicatesse et le savoir faire exigés, en face de la journaliste Maïmouna Ndour sur un plateau télévisuel de la 7TV.
Nous le savons tous, voir un homme formuler son discours sur des pratiques d’art culinaire est une curiosité dans notre tradition sénégalaise assez phallocrate. La subsistance de cette tradition têtue procède d’une sélection basée sur le genre pour l’exercice de certaines tâches ménagères. Toutefois, et de plus en plus, il est vrai que les femmes actuelles admirent les hommes qui savent cuisiner. Cette compétence étant presque exclue des préoccupations de la composante masculine sénégalaise, les rares spécimens se font chouchouter. Lorsque Madické assume cette compétence en public, c’est tout un capital de sympathie drainé envers sa personne mais aussi le reflet d’une certaine déconstruction anthropologique d’un héritage partant d’une culture populaire traditionnelle sur la division du travail que le philosophe Assane Sylla (1994 : 127-128) explique à travers son ouvrage intitulé « La philosophie morale des wolofs ».  Madické bouscule ainsi les questions du genre, sans en parler directement.
Sous ce rapport l’analyse du discours de Me Madické Niang peut facilement s’opérer sur la base des cinq dimensions culturelles, identifiées par Hofstede (1998), au sein de chaque groupe humain, et plus particulièrement sur la dimension que l’auteur néerlandais décline à travers le binôme « Masculinity/ Femininity » concernant les rapports de genre dans chaque société.

Au cours de cette semaine, au détour d’un plateau télévisuel sur la TFM, le journaliste Souleymane Niang procédait à une revue thématique de programmes proposés par les cinq candidats en lice. Le journaliste a manifesté son regret de n’avoir rien trouvé en ce qui concerne le volet « Tourisme » dans l’offre programmatique de Madické Niang. Ces aspects, et quelques autres, constituent un point faible de sa candidature, face aux quatre autres qui ont pris le soin de travailler sur des documents de programmes plus ou moins holistiques. Par contre à la question portant sur le « sérieux » de la candidature de Me Madické Niang, que certains rapprochent à une « comédie », le journaliste Souleymane Niang a eu le bon réflexe de souligner que ce choix du candidat portant « une tonalité différente dans son discours », libéré de toute cette charge grave qui caractérise les autres discours de candidats en lice n’a rien à voir avec une « comédie politique ». Il s’agit plutôt d’un style adopté volontairement.

Cette option de dédramatiser les situations, de susciter une empathie à travers l’humour est aussi une voie de recours pour déconstruire ce que Hofstede appelle la « distance hiérarchique » à travers les rapports « Hight Power distance/ Weak Power distance ». Voir l’image d’un Me Madické Niang, qui s’invite dans le bus des journalistes participants à la couverture de sa campagne électorale, pour prononcer un message d’amour et célébrer la Saint Valentin reste emblématique. Dans nos cultures africaines, en grande partie, le sentiment de la distance hiérarchique est fort. En procédant de cette formule communicative, avec cette adresse de la Saint Valentin, le candidat reste dans cette lancée de faire reculer les bornes à travers l’humour. Volontiers, ce candidat se libère des pesanteurs du critère de l’âge et discute avec de jeunes journalistes de ces questions portant sur une fête consacrée aux amoureux au delà de ses 68 ans.
Même s’il n’est ni le précurseur ou pionnier d’une telle proposition de performance verbale publique dans l’histoire politique du Sénégal, Madické est tout de même celui qui en aura véritablement fait une proposition à l’ère des réseaux sociaux. Et ça accroche ! Dans l’ouvrage collectif intitulé «L’Esthétique du rire », publié par les Presses Universitaires de Dakar, pour les Cahiers du Séminaire d’Esthétique du Département de Philosophie (en 2017), j’y expose plus largement quelques relations évidentes entre la Communication et l’humour en politique, à travers un article portant sur la période allant de 2000 à 2012.
Pour ne pas en finir avec Me Madické, j’apprends qu’il est actuellement en Italie pour battre campagne auprès de la communauté sénégalaise immigrée. De nos cinq candidats celui qui aura réussit à convaincre cette forte communauté de la possibilité d’un rapatriement de leurs allocations de retraites vers leurs pays d’origine, avec des propositions politiques cohérentes, drainera le suffrage de cette diaspora sénégalaise. Un pays comme le Maroc a réussit cet exploit diplomatique au profit des marocains d’origines établis aux Pays Bas.
En d’autres termes, ces citoyens expatriés partagés entre deux pays ont la possibilité de rentrer dans leurs pays d’origine et y toucher leurs allocations de retraites payées en devises fortes (Euros) par le trésor public hollandais et converties en devises locales (Dirhams) pour ces retraités qui en profitent pour conforter leur pouvoir d’achat. C’est un projet semblable que Me Madické compte « vendre » aux « modou-modou » italiens. On est bien loin de la comédie lorsque l’on se fait une idée du parcours de cet homme qui est avocat de formation, par ailleurs tributaire d’une longue expérience dans différents ministères dont celui des Affaires Étrangères et tant d’autres au cours d’une période récente de notre trajectoire politique.

Aliou Ndiaye
Cross cultural communication adviser
Email : aliwou@gmail.com