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Samir Amin (1931-2018) : Poignant  hommage du journaliste Kibili Demba Cissokho

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Au début des années 1990, alors que je me prépare à entrer au lycée, mon père me tend un volumineux livre de plus de 500 pages. Son titre : ‘’L’accumulation à l’échelle mondiale : critique de la théorie du sous-développement’’, paru en 1970. Son auteur : Samir Amin, l’économiste égyptien décédé ce dimanche 12 août 2018 à Paris, à l’âge de 86 ans. En me le remettant, il me dit : « Tiens, lis ce livre avant d’aller en seconde. Beaucoup de choses ont changé depuis sa parution, mais les réalités que son auteur décrit, sur les inégalités dans les rapports entre pays et l’exploitation d’une partie du monde par un monde, sont en grande partie d’actualité. » Beaucoup de choses avaient changé, c’est vrai : le mur de Berlin était tombé, l’Union soviétique s’était disloquée, l’Apartheid comme système légalement organisé était fini, la Chine montrait déjà les traits de la puissance qu’elle est devenue aujourd’hui…
Mon père savait que mon esprit d’adolescent en formation ne comprendrait pas grand-chose de ce que Amin disait des mécanismes du capitalisme dont les adeptes, pour justifier leurs velléités à vouloir l’imposer au groupe de pays regroupés dans ce qu’on a appelé le ‘’Tiers-Monde’’, développaient toutes sortes de théories ou de notions, dont le ‘’sous-développement’’. J’ai péniblement terminé le livre, non sans avoir compris que, dans l’analyse de l’économiste, le capitalisme est un système fondé sur l’accumulation effrénée de richesses, à travers l’exploitation.
C’est bien plus tard, à l’université, que j’ai repris ‘’contact’’ avec le travail de Samir Amin. Plus sérieusement cette fois-ci. Je découvre alors, au fil des ouvrages, la rigueur dans l’analyse des mécanismes de l’impérialisme économique, la théorisation de l’antimondialisme, de ‘’l’accumulation (d’une minorité) par (la) dépossession (de la grande majorité)’’, de la nécessité pour les peuples dominés par le capitalisme de construire, par la ‘’déconnexion’’ du ‘’Tiers-Monde’’, de véritables alternatives au service du progrès économique et de la justice sociale… Dans ses articles et ouvrages, il est resté le militant infatigable, engagé et fidèle à ses idées, dans un monde où la pensée unique au service du néolibéralisme tolère difficilement l’élaboration d’une autre voie. Samir Amin aidait/aide à comprendre.
Je l’ai lu et continue de le lire. Je suis régulièrement allé l’écouter lors des conférences qu’il donnait, ayant toujours eu du mal à réaliser que je faisais face – en entendant sa voix – à une icône des sciences humaines et sociales qui a été une vraie boussole intellectuelle pour des générations d’hommes et de femmes – dont celle de mon père à qui j’ai tout de suite pensé à l’annonce de son décès. J’ai aussi pensé à trois économistes qui sont à n’en pas douter de cette ‘’école’’ de pensée dont Samir Amin et d’autres ont contribué à poser les fondations : Cherif Salif SY, Demba Moussa Dembélé – auteur de la remarquable biographie ‘’Samir Amin, intellectuel organique au service de l’émancipation du Sud’’ – et Ndongo Samba Sylla. Lutte permanente.
Kibili Demba Cissokho
Dakar, le 12 août 2018