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Sénégal – Prostitution : Violence sous silence

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Sous prétexte de la campagne #Doyna lancée par la styliste So’Fatoo, contre les violences basées sur le genre, nous avons réalisé une enquête- immersion  sur les violences faites aux femmes dans le milieu de la prostitution  à Dakar …   «MilieuBi », comme identifié dans le quotidien des sénégalais, est un monde sous la nuit sombre, ou les femmes sont exposées à toutes formes de violences.

Au Sénégal, la prostitution est autorisée par la loi et est régie par les articles 323, 324,325, 326 du code pénal, sous obligation d’avoir l’âge légale retenue (21 ans)  et de détenir une carte sanitaire, régulièrement visée par les services  médicaux compétents.

Les femmes qui font le choix d’exercer ce métier ne sont donc pas dans l’illégalité et elles expriment à travers cette pratique, leur droit de disposer librement de leurs corps conformément aux différentes recommandations des nations unies. D’ou l’obligation pour l’Etat de protéger ce groupe de citoyennes face aux violences, qui pour elles,  passent le plus souvent sous silence.

C’est la confidence que nous fait  Aïda, 27 ans, rencontré sur la célèbre avenue Ponty, haut lieu du milieu à Dakar.

Dans sa robe rouge moulante, qui enveloppe les traits de ses formes généreuses, la belle au teint « xesalisé » nous affirme «au delà des agressions physiques, que nous subissons régulièrement, c’est le jugement de la société envers nous et notre travail qui nous fait plus violence, c’est un harcèlement psychologique quotidien que nous subissons, sous le regard réprobateur de nos familles. Ici (sur les trottoirs), nous sommes victimes d’harcèlements, d’agressions, de vols et même de viols, mais personne n’ose porter plainte, par peur du jugement de la société. Sans compter, les raquettes dont nous sommes victimes chaque soir de la part de certains agents de police. On passe sous silence, nos peines et blessures »

Des propos confirmés à la rue Blanchot, par la dame Yacine, 51 ans dont 21 ans sur les trottoirs de Banjul et Dakar. Mère de 5 enfants, Yacine est une dame « épuisée » selon ses mots  par la violence des hommes, d’abord par son premier mari qui prenait du plaisir à la battre, puis par « ses mauvais » clients rencontrés dans le milieu de la prostitution. 《 A trois reprises, j’ai été victime de viols par le fait de clients, qui m’ont non seulement violé mais m’ont pris tout mon argent entre 2006 et 2014. Je ne pouvais pas porter plainte, par peur de me retrouver au tribunal sous le regard de mes enfants et de la communauté. Je ne pouvais pas offrir une tribune, à la lapidation de ma progéniture. Pourtant, je détiens une carte sanitaire et je suis en règle avec la loi sénégalaise, mais nous ici, nous sommes d’abord de « mauvaises personnes », c’est le verdict de la société, notre sentence est le mépris et l’oublie. Nous sommes, celles que la société ne veut ni voire et entendre en rien. Que pouvons-nous faire ? Quelques soit la situation, nous sommes fautives d’être des prostituée ».

La loi du silence s’est alors instaurée par la force de la peur du jugement dans le milieu de la prostitution, malgré la vulnérabilité de ces actrices. Exposées, elles le sont, chaque soir sur les trottoirs de Dakar mais aussi dans les différents hôtels, bar et « maisons closes » ou elles opèrent, malheureusement avec des gens qui titillent le monde de la délinquance. Les médias sont aussi aux bancs des accusés, « formateurs des masses » selon Ndeya, 23 ans, dont 2 ans dans le milieu de la prostitution. Étudiante en droit à l’Université Cheikh Anta Diop, le jour, elle s’adonne au plus vieux métier la nuit. «Ndoye bane*  passe ses week end à nous dénigrer à travers son émission nocturne Thème de la semaine. Peut être, sans le vouloir, il crée un certain fantasme sur notre activité et contribue au  « formatage » du jugement des masses sur nous. Les medias ont obligation, d’avoir de la mesure dans le choix des mots quand ils parlent de la prostitution. Nous sommes des femmes, des citoyennes et non des objets » peste la juriste en herbe qui poursuit sur un autre registre «Ici, à Diamaguene (Banlieue), il arrive que des personnes nous suivent de notre lieu de travail à notre domicile, pour après nous faire du chantage. Nous sommes obligées de donner de l’argent ou des faveurs sexuelles, pour ne pas être démasqué dans notre famille. La violence est là, mais le prix du silence est souvent plus accessible  et présente moins de risques pour nous ».

Cette violence morale et physique faites à ces femmes sénégalaises peut souvent provenir d’individus qui devaient pourtant être leurs « anges gardiens » comme nous raconte Mami, 32 ans, apostrophé dans un bar à Fass Mbao. «Un soir, ici devant le bar, j’ai été agressé physiquement par un jeune gendarme, il m’a fait subir la décharge électrique de son taser, par ce que juste j’ai refusé ses avances. Je suis tombé sous les pommes, et je me suis blessé au cou dans la chute. À la brigade,  ses collègues, m’ont convaincu de ne pas porté plainte et je me suis tue ». Mami nous montre ses blessures et hématomes au cou, puis dans un dernier effort pour nous convaincre, elle défile des photos prises juste après l’agression sur son téléphone.

À l’absence de politique sécuritaire et d’association orientées à la protection de ces femmes, elles restent exposer aux violences, dans l’exercice du métier, qu’elles ont choisi.

Ainsi, pour se protéger des violences dans le milieu de la prostitution, la solidarité  reste l’une des options les plus usées par  ces filles de la nuit. Elles s’organisent, et chacune veille sur l’autre pour pouvoir en cas d’agression, rapidement intervenir et alerter les « anges de la nuit », ces veilleurs de nuit, gardiens, barmans, hôteliers et policiers qui leurs prêtent très souvent main forte et conseils depuis des années.

*Doyna : ça suffit  (en wolof)

*Xésalisé : peau claire  par effet de produits éclaircissants

*Ndoye bane : célèbre animateur  radio (RFM) spécialisé dans les faits divers.

                   Par Ibrahima Diallo

Journaliste-blogueur 

Media7.net