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Sénégalais d’Espagne : «Ma vie de Top manta»

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Le froid est mordant au bord de la mer dans le quartier de la Barcelonetta. Nous sommes un lundi soir, mais on se croirait en début de week-end. L’endroit est animé. Au loin le son entrainant d’une fête foraine anime ce quartier très fréquenté. On y rencontre diverses nationalités venues profiter de la soirée.  A quelques mètres de cet espace bigarré et plein de couleurs, sont amarrés des Yatchs gigantesques et de toute beauté.  Leur présence tranche d’avec l’ambiance du lieu. Elles vous donnent l’impression de faire face à un autre monde. Racé, glacial, qui semble si proche, mais qui, en réalité est insidieusement inaccessible.

C’est à l’ombre de ces géants d’aciers et de ce monde d’opulence, un peu à l’écart et emmitouflés dans leurs habits de froid que deux vendeurs proposent aux passants, des produits divers exposés sur des nappes étalées à même le sol. Ils s’appellent Ibrahima Mbodj et Soda Marème, tous deux viennent de Dakar et sont en Espagne depuis plusieurs années. Ici, on leur affuble le surnom de Top Manta. Ce qui veut dire vendeurs à la sauvette. Un surnom teinté de mépris. Qu’à cela ne tienne, c’est avec cette activité qu’ils gagnent leur vie et trouvent de quoi « envoyer à leurs familles »  au Sénégal.

Avant selon, Ibrahima Mbodj, ils arrivaient à vendre, car n’étant pas trop malmenés par les policiers. « Mais depuis quelques temps, ce n’est plus le cas, nous sommes tout le temps poursuivi par les hommes de tenue, ce qui nous empêche de mener à bien notre activité et de vivre dignement ». N’ayant pas encore ses papiers en règles ce qui lui permettrait de travailler, il n’a que ce commerce pour joindre les deux bouts. Marié et père de famille au Sénégal, il dit être venu en Espagne depuis 2006. Des années plus tôt que Soda Marème, qui elle aussi, par faute de papier, se contente de ce métier pour le moment.

Selon la municipalité de Barcelone, 1500 Sénégalais vivent dans la région et sont la 43ème nationalité à Barcelone. « Il y a une augmentation de presque 50% de Sénégalais, ces 10 dernières années », affirme Marc Serra Solé conseiller en droit de l’homme à la mairie de Barcelone.

Les conditions de vie sont plus ou moins différentes selon l’ordre d’arrivée. « Ceux arrivés dans les années 80 et 90 sont dans une situation socio-économique stable et travaillent dans différents domaines et avec un niveau d’étude moyen. Ont les retrouve souvent dans le tourisme, les bâtiments », explique le conseiller municipal. Par contre ceux qui sont arrivés durant ces dernières années vivent une situation différente. « Beaucoup sont arrivés sans permis de travail. Certains arrivent avec un visa de touriste, s’éternisent et entre en situation irrégulière ».

Alors en attendant d’être en règle, des personnes comme Ibrahima Mbodj et Soda Marème se retrouvent à vendre des babioles dans les rues de Barcelone tout en faisant attention à ne pas se faire prendre par les policiers.

Top Manta

Contrairement Ibrahima Mbodj et Soda Marème qui sont obligés de jouer à cache-cache avec les policiers pour pouvoir vendre, un groupe de jeunes sénégalais, a réussi à se regrouper en une sorte de Gie, pour confectionner et vendre des habits.

Ils ne sont pas allés loin pour trouver le nom de leur marque. Comme pour tourner en dérision le nom de Top Manta que leur a affublé avec un mépris certain, désormais ils l’arborent fièrement sur leurs habits. Mis sur pied en 2015, cette association, leur permet non seulement de lutter contre le racisme social. Mais celui institutionnel. « C’est celui-là, le plus dure à supporter » se plaint Daouda Dieye, le président de l’association.

Ce dernier est lui-même arrivé par la mer, en 2006 et est à sa  13ème année en Espagne. Arrivé par pirogue, il a pris départ sur les côtes de Rufisque en 2006, et a débarqué à Ténérif. L’association qu’il dirige refuse le terme d’illégal. Selon eux, ce n’est pas un terme qui leur sied. Leur refus de cette situation est d’ailleurs décliné sous plusieurs phrases et inscrit sur leurs vêtements qu’ils commercialisent.

« Trop de fausses informations circulaient sur nous. Et nous n’avions pas de canal pour répondre, mais avec la mise sur pied de cette structure, on y arrive. Les gens nous écoute et on arrive à faire passer nos messages ».

L’association regroupe plusieurs dizaines de Sénégalais dont la majorité est en situation d’irrégularité. Leurs buts c’est d’accompagner ces personnes le temps qu’elles obtiennent leur permis de travail. Une sorte de solidarité qui, depuis cinq ans, porte ses fruits.

La politique espagnole de rapatriement

Cette loi est décriée par les migrants. En effet, quand un migrant arrive en Espagne, par bateau, il est tout de suite pris en charge par les services de la Croix-Rouge espagnole qui effectuent un premier examen médical, en vue de dépister d’éventuelles infections. Ensuite, les autorités espagnoles prennent le relais et envoient les primo-arrivants dans les locaux de la police pour une période pouvant aller jusqu’à 72 heures. Après identification, ils sont dirigés vers un centre de rétention pour migrants pendant 60 jours au maximum dans l’attente de leur expulsion.

Ce qui fait dire aux observateurs des droits de l’homme que l’Espagne, en l’instar de beaucoup de pays européens, pratique une politique migratoire ambigüe. En 2019, l’Ong, Amnesty international-Espagne l’a qualifiée, dans une lettre adressée à l’Exécutif à l’occasion de la célébration de la Journée mondiale du réfugié « d’humaniste et solidaire au niveau du discours, mais demeure répressive dans les faits ».

Cette politique se traduit entre autres, par l’existence de centres de rétentions de migrants de plus en plus décriés. En Espagne ils sont toujours ouverts alors que des activistes se battent pour sa fermeture.

Bien qu’on ignore le nombre de Sénégalais qui y sont, le centre ne fait toutefois pas l’unanimité au sein de la classe politique de Barcelone. En témoigne la position de Marc Serra Solé, conseiller en droit de l’homme à la mairie de Barcelone. « Nous non plus ne sommes pas en phase avec ces centres et nous souhaitons sa fermeture » soutient-il. Cependant, malgré leur position, la fermeture de ces derniers ne dépend pas de la compétence exécutive de l’autorité Catalane, mais plutôt de celle centrale de Madrid.

DD