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Une élection post-idéologique (Par Adama Gaye)

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Dans un monde post-industriel numérique aussi imprévisible, chahuté, qu’innovatif, le Sénégal inaugure, dans une grosse incertitude, sa première véritable élection post-idéologique. Bien malin, qui peut, dans ces conditions, prédire son résultat même si un choc brutal pourrait en découler: l’éjection de Macky Sall, le président d’opérettes sortant!
Un retour en arrière s’impose: il y a 45 ans, travaillé au corps par le madré avocat d’affaires, Abdoulaye Wade, le Président d’alors du Sénégal, Léopold Sedar Senghor, acceptait, en marge du Sommet de l’Organisation de l’unité africaine (Oua), tenu à Mogadiscio en 1974, de réinstaurer le pluralisme politique dans le pays. Trois courants idéologiques, s’empressa t’il de préciser, devaient l’encadrer: le socialisme, qu’il prit pour son parti re-profilé à l’occasion; le libéralisme, fourgué, contre mauvaise fortune, bon cœur, à Wade; et le communisme, régénéré, avec la re-autorisation du Parti communiste longtemps banni, le PAI, sous la conduite de Mahmout Diop. Puis, peu après un quatrième courant idéologique, le conservatisme, une droite à la sénégalaise, fut admis et assumé par le Mouvement républicain sénégalais (MRS) de Maître Boubacar Gueye.
La démocratie sénégalaise, étouffée pendant les années où l’Afrique entière sombrait dans le monopartisme de jure ou de fait, au lendemain des indépendances nationales, était donc réhabilitée, ici, donnant naissance à ce qui a longtemps été l’exception sénégalaise. Elle le fut sur fond d’une compétition idéologique infernale. Qui a oublié le débat idéologique télévisé presque incompréhensible tant il était traversé par des vulgates exogènes qui opposa lors d’une soirée télévisée Moustapha Niasse du l’Ups devenu le Parti socialiste a Majmout Diop, porte flambeau de la gauche sénégalaise tout suspecté de connivence avec le Senghorisme qu’il ait pu apparaître ce soir-là? Ce fut l’un des moments cultes d’une démocratisation cadencée, soudain déchaînée.
Le mouvement lancé redonna des couleurs politiques au pays: de la première élection pluraliste de février 1978, sur fond d’une rageuse guerre froide planétaire idéologiquement marquée jusqu’à sa fin en 1989, puis, depuis lors, l’idéologie n’avait cessé de peser sur les joutes électorales du pays. Y compris jusqu’en l’an 2012 où l’on pouvait identifier la coloration des partis et hommes en lice.
En février 2019, c’est un autre monde qui débute.
Le changement est porté par le déclin des ismes. Après le communisme enterré, capitalisme et libéralisme, malmenés, n’en mènent pas large non plus. Si bien que malgré la prolifération des formations politiques dans le pays consécutive à la suppression de la limitation des courants politiques, nul ne peut plus véritablement trouver les étiquettes des partis présents sur le landerneau politique national. Sur 200 partis pour un pays d’à peine 15 millions d’habitants, c’est le trop-plein, le capharnaüm total.
C’est dans ce contexte que les alliances, mésalliances, transhumances, trahisons, défections et bouleversements inattendus jettent les bases d’un reclassement flou, sans tête ni queue, qui promet l’arrivée au pouvoir d’un leader, quelqu’il soit, fut-il  l’antisystème Ousmane Sonko, voire l’un quelconque des quatre autres candidats, dont le fruit du succès aura résulté d’un mariage du lapin et de la carpe.
La carte politique sénégalaise est fracturée. C’est le méli-mélo général, les intérêts grégaires prenant le dessus sur quelque ligne ou accointance idéologique. La clarté est dans sa tombe !
C’est en vertu de cela qu’on a vu lors de la présentation du directoire de campagne de Mickey Sall des hommes et femmes venus d’horizons tellement divers qu’on peut se demander si demain ils ne risquent pas de tirer dans des directions opposées.
Pour justement masquer l’absence de clarté politique, le patriotisme est convoqué à tout va, chacun excipant de la nécessité de rassembler les forces vives de la nation autour de l’essentiel. Afin de mieux passer par pertes et profits les magouilles, crimes, forfaitures ayant rendu la politique abjecte.
Il n’empêche ! Nous entrons dans un monde inconnu. Situation dangereuse. Les pilotes chargés de nous y mener ne savent pas ou plus sur quel levier appuyer. Âmes perdues, incapables de faire fonctionner l’appareil, même en mode automatique, ils n’ont que le tâtonnement comme mode opératoire pour guider le pays.
La mort des idéologies et des ismes sénégalais, senghorisme, wadisme, dioufisme, laisse un vide conceptuel désordonné. Qui a jamais pris au sérieux le néologisme Mackysme ? Son manque de légitimité et de sérieux en a fait ce qu’il est: mackyavelisme, juste bon pour se payer la tête de son parrain.
Faute de boussole idéologique, politique encore moins de solides vertébrés au plan du leadership moral et intellectuel, dans un paysage politique dépourvu d’acteurs compétents sur les grandes questions géopolitiques et géoéconomiques d’un monde mutant, nous sommes dans le cirage. La refondation n’en n’est que plus impérative: les politiciens, idéologues ayant échoué, comprendront-ils que leur tchatche ne suffira plus à masquer leurs limites, la fin de leur cycle? Ouvriront-ils l’espace aux neo-acteurs modernes, technocratiques, pas souillés, de la Diaspora et de l’hinterland?
Quel que soit l’angle sous lequel on la prend, une seule certitude se dégage maintenant. Après cette élection, rien, forcément, ne sera plus comme avant: il est donc urgent d’attendre. Pour y voir plus clair quand ce précipité politique aura livré sa solution finale. Cette élection sera celle du peuple, qui peut faire basculer tous les petits calculs politiciens ou personnels. Dans les urnes. Comme en vraie démocratie. Peuple du Sénégal, à toi de jouer ta carte, en humiliant les dealers politiques de tout acabit ! Attention cependant à ne pas perdre ta tête en buvant l’eau “maraboutée” de la société nationale dont la récente panne cache quelque chose de louche:  on veut nous faire avaler des gris-gris en cette élection décidément unique.

Ps: Une question à Aissata. Pourquoi se presser de transhumer dans un tel contexte ? Tu aurais pu noter que dans la pénurie d’idéologies ou de leaders en incarnant une en son nom, qui soit crédible, la pire des choses était d’être la dernière des recrues de la pire idéologie, puante, le transhumanisme! Ko welly? Anka Kangaado ?

 

 

Adama GAYE